Au début, on a des rêves. Des pensées vagues, un peu abstraites, dont on serait presque incapable de parler mais qu'on sent toujours être là, cachées dans un petit coin de notre tête. Elles attendent. Un concours de circonstances, un coup de pouce du hasard, un évènement décisif. Quelque chose qui, à l'heure venue, fera doucement craquer leur coquille et les laissera s'épanouir et prendre une forme plus nette. Et leur présence, presque arrogante, brûlante, devient alors impossible à ignorer.
J'ai du mal à me souvenir. Est-ce un matin, au réveil, que tout ça m'est apparu comme une évidence ? Cela me semble trop simple. J'imagine plutôt une progression lente, sournoise, des signes que je me serais entêtée à rejeter, à chasser pour un instant, puis pour des semaines, des mois. Peut-être des années.
Toujours est-il qu'un jour, c'est arrivé. Comme si tout le reste n'avait été qu'un interminable prologue, l'introduction pompeuse d'un écrivain trop bavard, un début qui n'en finit pas, avec une fin indéfinie et trop floue pour qu'on ose se lancer dans l'histoire, la vraie.
C'est étrange, quelque part, de réaliser à quel point on peut se mentir à soi-même. Avec un peu de persévérance et un emploi du temps chargé, il est aisé de gommer les contours des choses dérangeantes. Et ce petit mensonge qu'on crée de toutes pièces devient une réalité personnelle, un semblant dessiné sur mesure, un peu comme un masque qu'on enfilerait pour sortir de chez soi et qu'on oublierait d'enlever, au fil du temps.
L'auto-persuasion, c'est un remède sûr. Après tout, qui mieux que nous-même est capable de savoir (ou de faire comme s'il savait) ce qu'on ressent vraiment ? Il suffit de choisir le décor, et peu à peu les marionnettes s'agitent, se libèrent de leurs fils. On construit des choses, et à la fin, peu importe de quelles cendres elles sont nées. Si c'est d'un mensonge, tant pis, on l'oubliera vite.
Le problème, c'est quand on commence à entraîner l'extérieur dans le tourbillon. Les gens qu'on aime, les repères du quotidien, les croyances. Toutes ces évidences acquises, et qui vacillent soudain avec vous.
Il y a donc un rêve. Et le jour où, sans raison, on l'affirme, on commence à y croire un peu. Très vite, d'ailleurs, on y croit beaucoup. Et moins les autres y croient, plus on a confiance, plus on ajoute à l'objectif premier la volonté de convaincre, de faire ses preuves, de se construire tout seul.
C'est ce qu'on fait. Car quand on s'abandonne à la réalisation d'un rêve, il est difficile de faire autre chose qu'un voyage en solo. Et si parfois on croit être compris, on s'aperçoit bien vite que si la victoire peut-être collective, l'échec, lui, est entièrement personnel. Parler d'un échec, c'est prendre le risque des discours pré-faits, des phrases banales, qui piétinent les rêves, les rendent misérables.
Et puis soudain, sans vraiment s'y attendre, on jette un coup d'½il de côté et on y voit quelqu'un qui lui, mieux que tous les autres, au delà des règles du jeu et des crédos, semble capable de comprendre. Et plus que jamais on souhaite qu'il reste.
Le temps passe, ou plutôt court, et les chapitres suivent le prologue et défilent à toute allure. La réalité donne du sens aux lieux, aux objets, aux dates. On compte les jours, les jours de bonheur, les jours « depuis », les jours « jusqu'à ». Comme si chaque petite croix sur un calendrier était un pied de nez au quotidien menaçant un retour à la morosité. Et on annonce les chiffres, comme les résultats du loto, mais un loto des biens périssables, fragiles. Avec une certaine fierté.
Un jour, on se réveille la boule au ventre. On cherche son nom sur une liste, et à ce moment, on serait incapable de dire si on a même envie d'y être. Le rêve s'est transformé en enjeu, et s'il s'éteint, tout s'écroule. On trouve son nom. Et tout s'écroule. Le rêve est devenue réalité, et la réalité, elle, est plus risquée. Quand ce dont on rêve n'existe pas encore, impossible de le perdre. Mais quand il existe, vrai, tangible, l'effroi succède à la joie. Et la peur au plaisir infini de donner un sens à toutes ces heures d'espoirs et de combat.
A ce moment-là, on chasse cette peur en se disant qu'il est là. On se dit même que rien ne compte, sinon ça. Et on y croit.
On y croit très fort jusqu'à ce que tout s'effondre. Et même quand on a compris le poids des mots, on y croit encore. C'est ça, le pire. C'est qu'on a beau savoir, entendre, comprendre ce qui se passe, cette petite voix irrationnelle et tellement persévérante s'obstine à crier dans votre esprit « Rien n'est perdu, accroche-toi ». Et comme dans toutes les courses après nos rêves les plus fous, on s'accroche. On se fiche des vents contraires, des réalités criantes, des faits avérés, on fonce droit dans le mur. Peut-être parce que se heurter à un mur, c'est sans doute moins pire que de sentir le froid glacial de ce grand vide qu'il a laissé.
Et c'est comme ça que j'ai décidé de me faire violence et de croire que j'avais une chance d'intégrer Sciences Po, que j'ai fichu en l'air un an de bonheur, que je suis re-tombée amoureuse de quelqu'un sans qui je n'ai plus le sentiment d'exister, que j'ai pleuré comme jamais devant La Couture, que j'ai tout fait pour être la plus utile possible, que j'ai entendu les plus beaux mots du monde, que j'ai trouvé mon nom sur la liste des lauréats du bac un joli matin de juillet, que j'ai passé des nuits où on oublie le monde entier, que j'ai fait mes adieux au lycée, que j'ai débarqué rue de Grenelle, Paris, 7e arrondissement, avec tous mes cartons et mes photos, que j'ai aimé Julien et Didier (surtout Julien), que j'ai fait ma rentrée au 27 rue Saint Guillaume en tenant la main de ma meilleure amie, que j'ai perdu mon amoureux, qui comptait tellement plus que tout le reste, que j'ai vomi les promesses et les projets qui n'existent plus, que je suis devenue somnambule, que j'ai appris à faire la vaisselle, et la solitude dans 10m² au sixième étage, que j'ai pris goût à cette première image du matin, les toits de Paris à perte de vue, que j'ai vu Vincent Elbaz, Sonia Rykiel, Richard Bohringer et d'autres fouler le même trottoir que moi, que j'ai découvert les jardins du Luxembourg au réveil de la ville, Saint Sulpice sous le soleil de midi, les Parisiens râleurs, mal embouchés, les Parisiens inventifs, souriants, passionnants, que j'ai appris l'humiliation pédagogique, le « viol intellectuel », la portée des égos sur-dimensionnés, que j'ai pris l'habitude de baver devant les boutiques de luxe, de bavarder sans m'arrêter avec ma concierge que je soupçonne de s'appeler Renée et d'être une intellectuelle inavouée, que j'ai pris mes marques et reconstruit un petit monde ailleurs, que j'ai quadrillé Saint Germain des Prés, que j'ai fait barrage au sentiment de solitude, que j'ai commencé à entretenir une plante verte et un cactus, que j'ai soudain envisagé la possibilité qu'un pigeon fasse irruption chez moi, que j'ai apprivoisé les bruits inhabituels et aimé le bercement sourd du métro, que j'ai d'ores et déjà nourri une haine profonde contre la RATP, les caniveaux humides, les automobilistes parisiens, les lignes de bus, que j'ai monumentalement raté mon tout premier exposé, et que j'ai, de par le fait, fini dans mon lit, avec un chocolat chaud, à regarder Clara Sheller, en pleurant, hier soir à minuit.
Bonsoir, Paris.